Au temps de la chasse aux papillons et autres hannetons

Nous sommes dans les années 1960. Le narrateur, qui vit d’ordinaire à Paris, vient d’arriver en Corrèze, dans la maison isolée où vit son grand-père. Il retrouve son cousin Michel, qui habite Clermont. Ils vont passer ensemble leurs deux mois de vacances, une éternité quand on a, comme les deux enfants, onze ans. Les émois qu’ils ressentent à la lecture des récits d’aventure sur les terres africaines, qu’ils débusquent dans le bureau du grand-père, se prolongent lors des parties de chasse aux insectes et lors des escapades plus périlleuses dans les espaces encore vierges de la Corrèze. Dès le premier soir ils s’évadent dans la forêt toute proche et leur imaginaire s’embrase.

Pierre Bergounioux sait restituer les élans et les interrogations de cet âge charnière, entre enfance et adolescence. Il en fait un âge métaphysique, fait de questions sur la matérialité du temps et sur la vérité, ainsi qu’un âge poétique, qui s’émeut du vol d’un insecte ou de la couleur d’une robe.

Difficile de ne pas penser, quand on lit ce texte en 2019, à ce qu’ont perdu les enfants d’aujourd’hui, quand ils n’ont ni filet à papillon, ni canne à pêche en noisetier et qu’ils ne s’ennuient plus assez pour apprendre à rêver.

à propos de :

Pierre Bergounioux, La bête faramineuse, Gallimard, Folio.

Pour une liturgie buissonnière

En octobre 2015, le moine bénédictin François Cassingena-Tréverdy a consacré six jours de marche à la traversée du Cézallier, en Auvergne. Son voyage n’est pas une performance sportive. Ce n’est pas un départ vers l’inconnu. C’est une méditation ambulante, une communion avec l’Ecir qui balaye les estives et l’eau qui rigole vers les vallées, un rendez-vous avec des paysages aimés qui invitent l’être intérieur à affleurer à la surface du jour.

François Cassingena-Tréverdy a des ancrages d’enfance entre les volcans d’Auvergne. Il y nourrit des amitiés réconfortantes comme une étable en hiver. J’ai aussi cette chance. Nous tenons ce livre de la main de Christine, qui nous l’a confié comme une promesse sur le seuil de sa belle maison de basalte. C’était l’été dernier. Le Cantique de l’infinistère s’adresse à moi car j’ai vécu in situ. J’ai habité Allanche, où le moine improvise une messe solitaire dans l’église Saint-Jean-Baptiste. J’ai arpenté les collines alentours, côtoyé les cascades et les orgues basaltiques. Il s’adresse aussi à Chéco qui en connait mieux les contours spirituels.

Mais il s’adresse aussi à tous, habitués comme étrangers des liturgies officielles. François Cassingena-Trévedy est un homme rare. Il cite les auteurs latins comme les psaumes. Sa culture est aussi étendue que les paysages de son Auvergne chérie. Quand il parle de religion, c’est par surprise, au détour d’un sentier de montagne, au travers d’un rapport sensuel, charnel, à la nature : « En cet état des lieux […] ma religion, frôlant sciemment l’hérésie avec un bienheureux vertige, trouve sa note la plus exorbitante, la plus affranchie, la plus sauvage » et plus loin « Ma maison est l’immense et, ce matin encore, ma messe est sur le monde » (p. 154). A cet instant, il me fait penser à un autre cher illuminé, le dessinateur Baudoin, qui de son balcon fait l’amour à l’orage.

En cet autre état des lieux, si lointain, si étranger, l’avent au Togo, je savoure le Cantique de l’infinistère comme un petit glaçon que l’on fait tourner au fond du verre de gentiane avant de le faire rouler sous la langue. Il en a la fraîcheur si bienvenue quand l’harmattan se fait attendre et l’amertume légère des souvenirs, du temps où Allanche était mon adresse. Toujours à défaut de nommer l’origine, il me permet de replacer un point de passage injustement oublié sur l’itinéraire de mon voyage.

à propos de : François Cassingena-Tréverdy, Cantique de l’infinistère, Desclée de Brouwer, Collection Arpenter le sacré, 2017

Géographie d’un voyage à venir

C’est à vrai dire un grand ouvrage qu’une carte, plus passionnante qu’un roman pour qui sait la lire, avec tout l’avantage que possède la réalité sur la fiction. Au demeurant la carte n’est-elle pas elle-même, à bien des égards, une fiction ? Toujours est-il que sa consultation satisfait le sens de l’exactitude autant qu’elle cristallise un imaginaire : la géographie sert ici de canevas à une poétique.

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Extrait de : François Cassingena-Tréverdy, Cantique de l’infinistère, Desclée de Brouwer, Collection Arpenter le sacré, 2017, p. 27.