Un autre voyage au temps de la chasse aux papillons

En 1926, André Gide et son compagnon Marc Allégret embarquent pour un voyage de plusieurs mois qui donnera lieu à la publication de deux livres : Voyage au Congo puis Retour du Tchad.

En 1926 donc, André Gide descend à terre au Congo et part à la chasse aux papillons. Dans La bête faramineuse de Bergounioux, je m’attendrissais devant les deux cousins capturant héroïquement un scaphandre. Dans Voyage au Congo, je trouve le vieux Gide (il a 57 Ans) ridicule et cruel quand il épingle les papillons rares. Les insectes ne sont pas les seules victimes, car les dandys aiment aussi sortir leurs fusils pour tuer quelques animaux de brousse. Le point culminant de leurs parties de braconnage est atteint lorsqu’un hippopotame est tué puis longuement dépecé. L’équipage recouvre littéralement l’embarcation de lambeaux de peau et de chair, qui très vite viennent à dégager une odeur pestilentielle. André Gide aime pourtant les animaux. Il adopte un paresseux, le baptise Dindiki et s’en occupe comme d’un enfant. La survie de l’animal, soumis à un régime de confiture et de pruneaux cuits, loin des cimes de sa forêt humide, sera un des enjeux narratif de Retour au Tchad. J’avoue m’être laissée prendre à ce suspense que l’on peut dire indécent, car la mort des membres de l’équipage et des porteurs est consignée et lue avec moins d’émotion.

Gide est quand même attentif aux hommes. Il dénonce vivement le travail forcé et les sévices qui perdurent dans les possessions françaises, même si lui-même a recruté plusieurs dizaines de porteurs pour acheminer les caisses qui contiennent ses livres et ses conserves d’abricots au sirop tout le long de son itinéraire, porteurs qui marchent pieds nus sur des kilomètres pour un salaire de misère.

Au moins Gide a-t-il le mérite d’être honnête. Il ne maquille pas ses sentiments et c’est pourquoi Voyage au Congo, puis Retour du Tchad, journaux de voyage bouffis de contradictions, parfois condescendants ou nombrilistes, restent fascinants pour le lecteur d’aujourd’hui. Ils permettent de mesurer combien les mentalités sont marquées par leur époque et combien, fort heureusement, elles évoluent.

à propos de

André Gide, Voyage au Congo, Gallimard, Folio, 1995.